Amplification osseuse, photographie issue du fonds d'archives Bois Perrin, Tristan Deplus, 2022.
Vous qui êtes artiste et pédagogue de rue, comment en êtes-vous venu à la recherche ?
Pour la petite histoire, ça a commencé loin des amphithéâtres de l’université. Ça a débuté avec le skateboard, à jouer sérieusement dans la rue, à être dehors tout le temps et par tous les temps ! Ce qui amène parfois à explorer et à côtoyer certaines marges, tout en prenant conscience de ses privilèges. Rapidement, j’ai eu en permanence un appareil photo dans mon sac à dos, je documentais ce qui se passait tandis que des camarades avaient, par exemple, des bombes de peinture. Après quelques années de balades et un travail de photographe pigiste, j’ai entamé un parcours de cinq ans à l’École des Beaux-Arts de Bretagne (EESAB). J’y ai obtenu un diplôme l’année durant laquelle la réforme LMDE entrait en vigueur, conférant alors à celui-ci un équivalent au grade d’un master universitaire. J’aime bien me rappeler que cet heureux incident de l’histoire m’a permis de postuler à un doctorat par la suite. Ma porte d’entrée vers l’université a été une résidence de recherche-création au sein de la ZAC Bois Perrin (Habiter/Occuper, le temporaire et le lieu comme conditions de création) avec l’EUR CAPS (Approches créatives des espaces publics) en 2022. En 2019 et en parallèle de mon premier terrain de recherche, j’ai suivi un DU (diplôme universitaire) en éducation populaire et transformation sociale au sein de l’IUT Carrières Sociales à Rennes, qui m’a aidé à articuler mes intuitions pédagogiques avec des outils théoriques, tout en me formant à la pédagogie sociale.
Ce contrat doctoral vient légitimer un long parcours de recherche informelle et ancrée dans la pratique collective. Il s’agit de la continuité d’une recherche-action « profane » et polyphonique qui s’était imposée au fil des expérience et des tentatives à l’échelle de la rue. Cette thèse défend un positionnement à la croisée des sciences de l’éducation (comme discipline majeure) et de l’art (en mineure). Aujourd’hui, ce travail de recherche-création me permet de transformer ces années de terrain, conservées sous la forme de fonds d’archives non-stabilisés, en un savoir scientifique qui serait en mesure de contribuer à une réflexion plus large sur l’éducation, l’art et les cultures urbaines.
Quel est le sujet de votre thèse en recherche-création ?
Au départ de ma thèse, il y a une intuition pédagogique née de mes années passées à documenter de multiples pratiques qui trouvent racine dans les espaces urbains et péri-urbains. J’y ai fait la rencontre de communautés et de cultures qui apprennent en arpentant et en se ré-appropriant les angles morts de ses espaces publics. Le titre « Éléments pour une école bétonnière », est un clin d’œil à l’École buissonnière des pédagogues Élise et Célestin Freinet. Dans les métropoles contemporaines, il n’y a plus vraiment de buissons où se cacher. Le béton est y devenu une condition.
Je pratique l’ethnographie et je m’intéresse donc activement à la manière dont les récits habitants peuvent s’immiscer dans l’histoire comme potentiels contre-pouvoirs. Le rappeur Rocé rappelle : « L’Histoire appartient aux vainqueurs, les autres ont l’bouche-à-oreille » (Rocé, L’espoir périmé, Time Bomb, 2009). Ce travail consiste à accompagner la co-écriture d’une multitude de « petites histoires » et à questionner comment ces récits situés et minoritaires peuvent nourrir des gestes propices à des pratiques pédagogiques instituantes.
Comment s’articulent vos terrains et vos questions de recherche ?
Ma thèse s’appuie sur deux terrains à Rennes, aujourd’hui disparus :
- Un terrain que l’on pourrait qualifier de « sauvage », l’îlot‑R : un terrain vague occupé, bricolé et transformé collectivement durant 3 ans, sans faire de bruit et sans rien demander.
- Un terrain institutionnalisé : l’expérience de campus « hors-les-murs » au sein de la ZAC Bois Perrin sous l’impulsion de l’EUR CAPS, également d’une durée de trois ans.
Ces deux expériences me permettent, entre autres, de questionner les dynamiques collectives d’occupations temporaires des espaces publics de la métropole rennaise, dans leurs capacités à (ré)générer des savoirs habitants et leurs modes de transmissions.
Comment travaillez-vous au quotidien ?
Mon travail quotidien s’organisait autour d’immersions et d’aller-retours constant entre le terrain, les archives, l’atelier, l’écriture et l’analyse. Depuis la fin de l’existence physique de mon dernier terrain, qui coïncide avec le début des aménagements sur la ZAC Bois Perrin en décembre 2024, j’ai passé plusieurs mois à mener des entretiens semi-directifs et des entrevue-conversations avec des personnes aillant pris part à cette expérience : 700 pages de retranscriptions, qui ont une portée tout autant scientifique que thérapeutique ! Ce travail d’enquête est influencé par le courant de l’analyse institutionnelle, que j’ai découvert ici, à l’université. J’écris ma thèse notamment en utilisant Obsidian, un logiciel de base de données qui me permet de fluidifier et de cartographier la mise en relation de mes matériaux de recherche.
Je passe donc une grande partie de mon temps dans mes fonds d’archives. Je maintiens une pratique de collecte, j’arpente, j’accumule, je classe, j’inventorie, je tisse des liens, je compare, j’édite... C’est un travail de montage, de démontage et de remontage, au gré des rencontres et des événements. Cette démarche n’est pas seulement documentaire : elle relève d’une posture que je revendique, celle de l’archiviste-activiste. Je compare parfois ces fonds à des grimoires, des supports permettant de mettre en récit, ou conter, des expériences passées. D’autres y perçoivent aussi des pièces à convictions ou de potentiels (contre-)manuels.
Vous participez, le 9 avril 2026, à une table-ronde dans le cadre du programme culturel de l'Alliance d'universités européennes EMERGE, intitulée « Écrire dans les marges ». Qu’est‑ce que les marges évoquent pour vous ?
Pour moi, la marge n’est pas un simple bord ou un espace résiduel. C’est une lisière, un seuil, une zone d’intensité où quelque chose se joue, souvent de manière temporaire, voire fugace. La marge est une interface : ni dedans, ni dehors, mais dans cet entre‑deux où les choses se transforment et où les normes se fissurent. Les marges, ce sont à la fois des lieux, des groupes, des micro-sociétés ou des personnes, qui échappent aux logiques dominantes et où s’inventent des manières d’agir autrement. Parfois, les marges sont des refuges. Dans sa thèse de doctorat, Caroline Cieslik rapproche les problématiques contemporaines liées aux friches de la notion de saltus, que l'on pourrait traduire par l’ « espace du saut ». Ce terme d'origine latine qualifie à la fois la topographie du paysage (les pas, les gorges, les défilés) et l'action des corps le traversant. Associé au sauvage et à l’impermanence, il ne désigne pas tant une frontière que son passage.
Dans la ville, les marges sont souvent situées à ses limites : les franges, les délaissés, les interstices. On y rencontre des pratiques, des formes de vie, des solidarités qui ne trouvent pas leur place ailleurs. Les marges sont aussi des lieux où s’agitent des « communs souterrains » et où l’on peut faire émerger des imaginaires proches de celui de la piraterie ou encore du hacking.
Quelles sont vos perspectives d’avenir ?
Si je devais formuler un désir, ce serait celui de poursuivre une trajectoire de pédagogue « hors-les-murs » et de la mêler à des dynamiques propres à l’atelier — comme dans une école des beaux-arts — ou encore au chantier collectif. Transmettre et expérimenter avec des étudiantes et étudiants, notamment comme ça a pu être le cas auprès de l’EUR CAPS, serait une manière de prolonger des tentatives de faire l’école bétonnière. L’art m’a appris à penser en actes, sous formes de processus, de suites de choix. Enseigner, chercher et créer me semblent aujourd’hui indissociables. Je crois profondément qu’on ne peut pas chercher sans enseigner, ni créer sans chercher. Ces trois gestes sont intimement liés.